La dernière journée de la Pierra Menta est souvent la plus forte en émotions, entre communion avec les milliers de spectateurs sur les hauteurs du Beaufortain et reconnaissance envers son coéquipier.

Le matin de la dernière étape mélange souvent des sentiments contraires : le soulagement de franchir la ligne d’arrivée finale et la mélancolie de voir cette parenthèse hors du temps se refermer. Car la Pierra Ment’ ne peut se résumer à une course. C’est un voyage au pays du ski alpinisme. Un petit monde où l’on côtoie aussi bien les cadors mondiaux que la frange populaire des skieurs. Une mixité joyeuse où chacun respecte l’autre, chacun partageant la même passion et affrontant la même montagne. Bon, certains y restent plus longtemps que d’autres, c’est vrai !

Seul désavantage de ce pays : le décalage horaire conséquent. Réveil à 5h et couvre-feu à 21h30. Entre les deux, retour aux basiques. On petit-déjeune, on stresse, on skie, on se lave, on déjeune, on dort, on est massé, on goûte, on met les jambes en l’air, on dîne, on dort. Et on répète. Quatre jours durant, les journées sont rythmées par cette musique si particulière qui fait naître la nostalgie dès qu’elle s’arrête.

Un beau palmarès de trail entre Alexis et moi. Ludo Pommeret et François d’Haene sont nos coéquipiers respectifs, pas évidents à suivre ! © Serge Pueyo

Mais avant, il y avait donc cette fameuse dernière étape, aux airs d’Alpe d’Huez, où les cimes se parent de milliers de spectateurs en délire. Cette perspective a le don de galvaniser tous les compétiteurs et rend le départ particulièrement nerveux. Chaque équipe jette ses dernières forces dans la bataille. En fins stratèges (hum…), Ludo et moi décidons d’en faire de même avec le doux espoir de grappiller quelques places. Nous montons en première ligne aux côtés de François d’Haene et Alexis Traub pour profiter de l’aspiration, puis les hostilités sont lancées.

Comme prévu, le rythme s’avère très soutenu et je respire tout l’air que je peux. J’ai l’impression d’être sur une verticale jusqu’aux premières conversions plus piano. Arrive ensuite un long portage qui nous mène à la Forclaz et une foule en ébullition. Déjà 1200 mètres en à peine plus d’une heure de course.

Là-haut, c’est l’euphorie. Les cloches de Tarines nous donnent des acouphènes, l’odeur de diot un peu la nausée et les encouragements de la famille, des amis et de tous les anonymes nous apportent surtout un large sourire. Alors on relance, on se met – trop – dans le rouge pour faire son malin !

Le rictus de souffrance réapparaît très vite sur mon visage la montée suivante. Ludo tente d’accélérer pour passer Rémi Berchet et Florian Sautel, je le suis comme je peux. S’en suit un passage en arête spectaculaire à l’Antécime où je traîne la patte puis une descente où j’exécute une belle tôle. Je me relève un peu sonné, mes lunettes et crampons éparpillés autour de moi. Deux trois équipes me dépassent. Je n’ai rien, les skis Dynastar non plus. Ce n’est pas le cas d’une de mes chaussures, dont le passage en mode descente devient capricieux. Je crains le pire pour la suite, ayant peur de réduire tous les efforts de l’équipe à néant. Le derby final descend sur 1200 mètres…

Ludo Pommeret à gauche, moi à droite, le mont Blanc au fond. © Serge Pueyo

Au repeautage, Ludo me remotive. Un petit ravitaillement de Thierry Galindo et nous repartons avec Carl Frison-Roche et Greg Nantermoz, auteurs d’une magnifique étape, pour une ascension annoncée à 300 petits mètres qui se transforment en 500, on n’est plus à ça près. Je commence à accuser le coup. Ludo m’aide avec l’élastique pour garder le contact avec notre groupe de skieurs. Nous passons encore deux fois dans le chaudron des supporters qui m’exhortent de me bouger un peu, c’est la fin ! Les gens chantent, sont ivres, crient, sont déguisés… une ambiance de fou. La délivrance arrive dans la descente finale, où ma chaussure tient miraculeusement !

Nous franchissons l’arche d’arrivée tout schuss avec Ludo, 22e de l’étape et du général, après 10 000 mètres de déniv, 100 kms et 12h25 de ski ! Un résultat que je n’avais osé espérer tant le niveau de la Pierra Menta s’avère élevé. C’est une immense satisfaction que toutes les heures d’entraînement accumulées depuis l’été dernier soient récompensées. Au-delà du bilan sportif, ces quatre jours ont été très riches humainement parlant. Avoir un champion tel que Ludovic Pommeret comme coéquipier (vainqueur du fameux UTMB, 2e à la Diagonale des fous, entre autres) fut une chance incroyable. En meilleure forme que moi, il m’a aidé, encouragé, tiré vers le haut. Que dire encore de sa bonne humeur en dehors de la course ! Mille mercis à lui ! Merci aussi aux supporters, ils se reconnaîtront.

Place au blues post Pierra Menta, qu’on va compenser avec la dégustation de six kilos de Beaufort emportés de haute lutte ! © Serge Pueyo

La matériel de compétition en ski alpinisme : beaucoup de carbone, peu de grammes. Skis Dynastar Pierra Menta Factory. © Thomas Pueyo