Kilian Jornet aurait dû accuser le coup après son expédition en haute altitude et ses deux Everest éprouvants. Logiquement…

Chaleur écrasante et glaciers en cure d’amaigrissement. Près de 10 000 coureurs. Chamonix a déjà la tête en août, à l’UTMB. Nous ne sommes pourtant que le dernier weekend de juin, au Marathon du Mont Blanc. Il est loin le temps où seul le Cross historique (23 km, créé en 1979), animait les rues chamoniardes. Enrobé au fil des ans de courses diverses et variées, ce sont désormais les 42 et 80 km qui donnent son prestige à l’événement. La conséquence fâcheuse de cette multiplicité de formats, bénéfique sur le plan économique, est de diluer l’intérêt sportif des compétitions. Le Cross n’a plus son aura d’antan, le 80 km a vu la victoire facile de Xavier Thévenard. Reste le 42 km qui s’est imposé comme la course phare.

Ce statut, d’abord acquis à travers le label du circuit de Skyrunning, est à présent surtout assuré par Salomon, partenaire du Marathon. La marque annécienne assure le gros du plateau des élites, amenant dans ses valises un contingent d’athlètes internationaux pour le 42 km, tant et si bien que jamais le Marathon n’avait connu niveau si élevé au départ. Une vraie poudrière qui s’est muée en coeur de réacteur nucléaire instable avec la venue de Kilian Jornet comme potentielle étincelle. L’excitation quant à sa présence tenait autant de l’aura acquise à l’Everest que des incertitudes entourant son retour en trail. Aurait-il récupéré des hautes altitudes ? Avait-il la préparation nécessaire à pied pour suivre des athlètes en 2 h 15 sur marathon comme Max King, sur une première partie très roulante ? Rivaliserait-il avec Stian Angermund, qui lui a ravi le record de Zegama fin mai ? « Il y a une dizaine de coureurs qui peuvent gagner la course et je ne peux pas me positionner comme favori », esquivait Jornet en conférence de presse. Inquiet sur sa condition ou trop respectueux de ses adversaires ? Vous avez 3 h 45.

 

Escorté par une nuée irréelle de tiffosis

 

Dimanche, 7 heures pétantes, début de dissert’. La meute est lâchée dans les rues humides de Chamonix, dans une atmosphère rafraichie par l’orage de la nuit. La canicule ne tronquera pas les débats. Grand absent du jour, le mont Blanc est porté disparu dans la masse cotonneuse des nuages. Sur les 17 premiers kilomètres, 5 coureurs (Canaday, King, Jornet, Lauenstein et Angermund) caracolent en tête à près de 15 km/h, sous l’impulsion des Américains King et Canaday. Mais Jornet les suit. Il reprend la main sous une pluie battante dans la montée vers l’aiguille des Posettes (km 23) ; Marc Lauenstein (vainqueur en 2015) est lâché. La descente humide des Posettes fait une seconde sélection en éjectant Canaday de la tête. À Trè le Champ (km 30), au pied de la montée finale vers Planpraz, Jornet enfonce l’accélérateur au milieu d’une foule en liesse de spectateurs ! Max King cède à son tour : « J’ai joué le tout pour le tout sur le plat et en descente, mais impossible de lâcher Kilian, soupirera-t-il à l’arrivée, néanmoins souriant (3e). Quand est venue la montée, je savais que je ne pourrais plus suivre. Stian et Kilian sont des avions de chasse ! »

Comme dans un jeu vidéo, voici donc Stian Angermund seul face au boss final. Effrayant, même avec les 58 kilos tout mouillé du Catalan. Pourtant, le Norvégien a déjà battu virtuellement Jornet au Pays Basque, alors pourquoi pas ici ? « Le rythme n’a jamais baissé. J’étais tout le temps au rupteur », racontait le viking après la course. « Mais à force de me mettre dans le rouge, j’ai eu des tensions aux jambes sur la fin ». Dissimulés par le brouillard, Angermund et Jornet se livrent un combat homérique dans les ultimes kilomètres. L’Espagnol n’a rien perdu de sa superbe malgré une préparation uniquement à base de « nordic walking » en mai (voir l’article sur son ascension du Cho Oyu avec Émelie Forsberg). Il trouve les ressources de relancer après la Flégère (km 36), faisant tirer la langue de son adversaire d’infortune. À l’arche d’arrivée, les spectateurs qui se massent ne savent pas qui prend l’avantage. Certains espèrent un final au sprint, plus favorable à Angermund, histoire de maintenir le suspense. Après une longue attente, un coureur solitaire semble enfin foncer sur l’arche d’arrivée embrumée, escorté par une nuée iréelle de tiffosis, smartphones au poing pour immortaliser leur idole. On ne doute plus : Jornet, encore lui, se dirige vers son 4e succès sur le Marathon du Mont Blanc. Son dauphin cède 1’20 sur la ligne, terrassé par un ultime uppercut.

Comment analyser cette victoire ? Dixit Jornet, le combat fut plus âpre qu’en 2013, année du record du Marathon et de son tête à tête entre avec De Gasperi. Jornet a-t-il alors moins de marge ? Hormis Angermund, l’avance sur ses poursuivants restait confortable (le 10e pointe à 30’, un gouffre). Avec peu de trail dans les jambes, il n’était sûrement pas à son meilleur. Bref, à 29 ans, jamais blessé, et surtout toujours avide de victoires, son déclin reste à théoriser. La guerre de l’UTMB aura-t-elle lieu ?

Interview

« La "Marche Nordique" En Himalaya N'étais Pas La Préparation Idéale »

Après son exploit himalayen, la super star catalane était attendue au tournant pour son vrai retour à la compétition en trail. Aurait-il récupéré de son épopée en haute altitude ? Comme presque chaque fois, Kilian Jornet a assumé la pression et remporté une victoire de grande classe, face à des rivaux qui l’ont poussé dans ses retranchements comme rarement. Certes, le Marathon du Mont Blanc devait cette année son seul prestige à la présence hégémonique des athlètes de Salomon, partenaire de l’événement. On avait pourtant là une partie des meilleurs traileurs du moment avec Stian Angermund (vainqueur de Zegama), Marc Lauenstein (vainqueur du Ventoux), Max King, Tom Owens… Seul Sage Canaday (Hoka) aurait pu s’immiscer dans ce « championnat de Salomon », en vain (7e), et on peut regretter que d’autres n’aient pas essayé, montrant là encore les limites d’un calendrier surchargé. Kilian Jornet, dès la ligne d’arrivée franchie dans le brouillard, nous a livré ses impressions sur sa course, les traits de son visage inhabituellement creusés par l’effort.

 

Kilian, tu parviens encore à gagner le marathon, pour la quatrième fois. Était-ce la victoire la plus dure à arracher ?

Oui, plus encore que 2013 où on avait bien bataillé avec Marco De Gasperi. Cette année-là, nous n’étions que deux à la lutte pour prétendre à la victoire. Il y avait de petits moments de répit pour ce refaire un peu et respirer. Aujourd’hui (hier), pas du tout, on était tout le temps en prise, le plateau des élites était beaucoup plus dense, avec quatre à cinq coureurs à la bagarre tout le long pour la victoire. Ça n’était facile pour personne.

Comment as-tu réussi à te détacher dans les derniers hectomètres ? Des trois coureurs qui t’accompagnaient à Trè le Champ, seul Stian te résistait encore dans la montée finale.

Après la Flégère, j’ai réussis à reprendre mon souffle, ce qui m’a permis de relancer dans les petites montées et descentes. J’ai pu creuser un écart de dix puis vingt secondes. Jusqu’à la fin je n’étais pas sûr, je me suis souvent retourné. 

En pur compétiteur, tu t’es régalé…

C’est les courses que j’aime. Je préfère mille fois une course animée comme ça, même si je fais deux ou trois, parce que c’est une bataille, un jeu. C’est plus excitant que de gérer du début à la fin. 

L’ambiance de ce marathon était-elle particulière ?

Beaucoup de monde nous encourageait aux points de passage ! Et comme j’ai habité un bout de temps à Chamonix, j’étais un peu à la maison, avec les amis qui m’attendaient au bord des chemins. Ça donne des ailes.

Comment te sentais-tu dans les parties les plus roulantes ?

C’est sûr que ce n’est pas moins point fort, et passer un mois à faire du « nordic walking » (sic) en Himalaya ne m’y préparait pas vraiment. Mais j’ai su gérer, rester au contact de la tête jusqu’à ce que le terrain me soit plus favorable. 

Comment appréhendais-tu la course, sans autant de kilomètres à pied que d’habitude depuis la fin de l’hiver ?

Je ne savais pas trop où j’en étais depuis le retour de l’Everest. Certes j’avais fait une course sur route en Norvège, mais sans réel niveau. J’étais soulagé de voir dès le départ que les jambes répondaient bien et que je pouvais suivre Stian, Max, Sage. La concurrence était énorme et en forme, ce qui a vraiment durcit la course. C’était intense tout le temps !

« Je regarde avant tout des courses avec de l’adversité »

Ton état de forme montre que tu as très bien récupéré de l’Everest, comment l’expliques-tu ?

Ça me conforte dans la manière dont je suis allé au Népal. Entre le départ et le retour chez moi, il ne s’est passé qu’un mois, ce qui est assez court. L’acclimatation a été réduite au minimum. C’est plus intéressant que de passer du temps à ne rien faire à Katmandou, et on revient beaucoup mois fatigué. On n’a jamais dormi en très haute altitude non plus, en faisant systématiquement l’aller-retour depuis le camp de base.

La haute altitude aurait-elle été plus bénéfique que néfaste ?

Je ne pense pas. Ça aide d’être à 4000 mètres. Être plus haut, ça peut aider au niveau cardio mais c’est tellement différent au niveau musculaire… Ça peut paraître bête de dire ça, mais courir est la meilleure prépa pour le trail (il sourit).

Pourquoi avoir préféré le 42 km au 80 ce weekend, alors que tes objectifs de fin d’été sont plutôt sur la longue distance ?

Il y avait un plus gros plateau sur le marathon, c’est ça qui est excitant. Malgré l’UTMB fin août, j’ai aussi un gros objectif sur Sierre Zinal, où j’ai vraiment envie d’être performant. Je ne suis pas un spécialiste de la longue distance ou de la courte distance, je regarde avant tout la liste de départ.