Avant son double Everest, Kilian Jornet a gravi le Cho Oyu en guise de préparation, accompagné d’Émelie Forsberg. La Suédoise revient sur cette ascension plus périlleuse que prévue et évoque une acclimatation révolutionnaire.

Fin juin, Émelie Forsberg était de retour à Chamonix pour courir le Marathon du mont Blanc mais un de ses genoux, blessé dans une chute à ski en 2016 (rupture des ligaments croisés), s’est douloureusement rappelé à elle peu avant la course. Se rabattant sur le Cross du mont Blanc, elle a finalement dû abandonner, la faute à des tensions trop vives qui l’amènent à repenser son programme estival. « J’ai ressenti une pression des sponsors pour venir à Chamonix, et j’ai fait des kilomètres au lieu de prendre soin de mon genou. », nous avait-elle confié peu après. Plutôt que de parler de sa non-course, nous avons préféré évoquer avec elle son expédition au Cho Oyu, début mai, avec son compagnon Kilian Jornet. Ascension sur laquelle elle ne s’était pas encore épanchée. « Je voulais la faire pour moi avant tout, pas pour un sponsor, se justifiait-elle. J’ai donc payé de ma poche pour ne pas avoir de pression. »

Le genou encore douloureux, c’est en spectatrice que la Suédoise est venue à l’arrivée du Marathon du mont Blanc. © Thomas Pueyo

L’expédition au Cho Oyu était-elle prévue de longue date ?  

Ça s’est décidé en septembre dernier. Un jour où je courais avec Kilian, je lui ai dit que je voulais faire une grosse montagne en Himalaya, donc on a commencé à réfléchir à ça, toujours avec dans un coin de la tête l’idée d’être rapides et légers, en style alpin et sans sherpas. On a coché le Cho Oyu parce que c’était le moins technique des 8000 et qu’on peut y accéder facilement depuis le camp de base. Kilian y voyait un bon test pour vérifier son acclimatation en vue de l’Everest, puisqu’on a testé une autre façon de se préparer à la haute altitude : l’acclimatation à la maison.

Comment avez-vous fait ?

On a utilisé une tente hypoxique, c’est-à-dire qui simule l’air raréfié qu’on trouve en altitude ! On s’est aussi entrainé avec un masque. D’autres personnes avaient fait ce genre d’acclimatation auparavant (Emily Harrington et Adrian Ballinger ndlr, ils montrent leur protocole dans cette vidéo), mais elles utilisaient ensuite de l’oxygène pour leur ascension, là est la grande différence. Nous non. Le Cho Oyu était donc un vrai test.

Quel était le protocole d’acclimatation en tente ?

On dormait dedans comme si on était au camp de base. On pouvait y faire aussi des entrainements en intensité. Je les ai zappés car les nuits en altitude m’ont vraiment fatiguée et je n’aurais pas pu récupérer convenablement, surtout après les championnats du monde de ski alpinisme (fin mars) qui m’avaient entamée. Pour Kilian tout allait bien.

"Je n'avais jamais ressenti autant de fatigue après notre premier test au dessus de 7000 mètres"

Émelie Forsberg
Une fois sur place, comment vous êtes-vous sentie ?

Assez bien ! On n’a eu que dix jours au total entre la Mezzalama (course de ski alpinisme italienne avec des passages à plus de 4000 mètres ndlr) et mon retour en Norvège pour effectuer l’ascension. C’est un timing très serré. Dès le cinquième jour, nous sommes montés une fois à 7500 mètres sans problème, en avançant correctement. Ensuite ça a été très stressant car la météo était mauvaise. Le neuvième jour, c’est-à-dire le dernier que nous avions, on devait quand même tenter.

Mais la fenêtre météo n’était pas idéale…

On a eu très très froid. Kilian m’a dit que l’Everest était une promenade de santé à côté (rires). Il y a eu beaucoup de vent, de la neige vers midi. J’ai donc décidé de rebrousser chemin à 7800 mètres (un peu moins de 7700 mètres en réalité si on se réfère à sa trace GPS et au récit de Jornet ndlr). Je me demandais si j’allais trop loin dans mes retranchements, si j’aurais été capable de redescendre alors que nous étions la seule cordée sur la montagne. Aucune corde fixe n’était là au cas où. J’ai quelques remords quand j’y repense, mais la montagne est comme ça ! Ça reste quand même une super expérience pour une première tentative, d’autant que c’était la première fois que j’allais si haut. On a optimisé au mieux la fenêtre météo qu’on avait.

Le déroulement de l’ascension

Émelie Forsberg prend un but, Kilian Jornet poursuit jusqu’au sommet

1
Camp 1 – 6400 m

C’est de là qu’Émilie Forsberg et Kilian Jornet sont partis le 7 mai 2017, à 1h du matin, pour tenter le sommet 1800 mètres plus haut.

2
Ice Cliff – 7000 m

Cette barrière de glace forme un ressaut qu’il faut gravir pour accéder du camp 1 au camp 2. Habituellement couvert de cordes fixes, il n’y en avait pas au moment où couple hispano-suédois faisait l’ascension. Aucune expédition n’était encore passée avant eux.

3
Refuge de fortune – 7500 m

Secoués par le vent et souffrant du froid, le couple décide de s’abriter dans une crevasse le temps que le soleil sorte et les réchauffe.

4
Yellow Band – 7700 m

Blog de Jornet :  » Emelie a décidé de faire demi-tour. Le temps devait devenir moins bon, avec de grosses chutes de neige, et une section non-équipée paraissait trop exposée à désescalader au retour avec la fatigue. Moi, j’ai décidé de continuer. Le passage du Yellow Band était plus technique que prévu, avec de la glace et du mixte.  »

5
Sommet – 8201 m

Kilian Jornet atteint le plateau sommital plongé dans les nuages. Sans visibilité, il ne peut assurer qu’il a atteint le sommet.

6
Attente – 7200 m

Émelie Forsberg redescend ici, le temps que Kilian Jornet fasse le sommet.

Comment avez-vous géré l’ascension avec votre bagage technique ?

Le Cho Oyu est l’un des 8000 les plus faciles. Il faut quand même passer par trois parties assez techniques. Comme il n’y avait pas d’expédition avant nous, on a grimpé en style alpin, en faisant la trace. Selon Kilian, l’Everest était plus facile que le Cho Oyu sur les parties techniques. C’était plus difficile que ce que j’avais imaginé. Mon niveau en alpinisme n’est pas très élevé. Je suis à l’aise sur de la glace facile, un peu en mixte… (Elle hésite) En fait, je n’aime pas prendre trop de risques, faire des choses trop engagées. Je préfère quand je peux évoluer facilement en montagne.

Devenez-vous plus alpiniste que traileuse ?

Je ne vois pas les choses comme ça. Ce que j’aime, c’est d’aller d’un point A à un point B en montagne par mes propres moyens. L’alpinisme n’est qu’un moyen supplémentaire pour accéder à un endroit qui ne le serait pas à ski ou en trail.

Reviendrez-vous tenter une nouvelle fois le Cho Oyu ?

J’aimerais bien y revenir un automne pour le tenter à ski, au moment où il y a plus de neige. Là c’était plus de la glace. Pas cette année car il n’y a pas de permis pour cet automne, mais sûrement celui d’après. Ca m’intéresserait vraiment de faire d’autres 8000, surtout parce qu’on peut faire l’acclimatation chez soi, ce qui est moins fatiguant et permet de ne partir que trois semaines.

Voulez-vous créer votre propre projet ?

J’aimerais tenter le record féminin de l’ascension du mont Blanc. C’est une montagne que j’ai gravie tant de fois… Pourtant je ne me suis jamais dit « ok, cette fois-ci on va le plus vite possible ». Chamonix est un endroit que j’affectionne particulièrement pour y avoir vécu, voilà pourquoi je pourrais commencer par là. Il y a aussi tant de sommets que j’imagine gravir un jour… La différence avec Kilian, c’est qu’il fait des courses depuis très longtemps, déjà presque 13 ans quand il a commencé Summit of my life je crois. Il avait besoin de motivation supplémentaire. Moi ça ne fait que 4 ans, je ne me sens pas lassée par la compétition. Je ne me sens surtout pas prête à rajouter un vrai projet en plus des courses.