En pleine effervescence de la Grande boucle, l’Étape du Tour donne l’illusion de faire partie de ce grand cirque de juillet. Une réplique parfaite de l’étape reine quelques jours avant les pros. Grisant.

Le Tour de France est décidément indécis cette année, comme un wingsuiter pris d’une peur soudaine du vide. Les quatre premiers ne se sont jamais autant marchés dessus, serrés dans un cagibi minuscule de 53 secondes. Après plus de 73 heures de course. Qui le Tour va-t-il  couronner ? Choisira-t-il Bardet ou Froome ? Pour le grand saut de la nouveauté ou pour le conservatisme tranquille ? Pour l’instant, il s’accroche solidement à son perchoir, s’amusant du Français d’AG2R lançant des uppercuts dans le vide, tous esquivés par un maillot jaune britannique indéboulonnable sans être impérial. Soit Froome est proche du point de rupture, soit il se réserve pour attaquer dans l’Izoard lors de la 18e étape. Ou alors veut-il maintenir le statut quo avant de concasser ses adversaires dans le chrono final du Vélodrome.

Quoiqu’il en soit, l’Izoard sera un champs de bataille décisif. Dans ce lieu irréel où la mythologie du Tour se double des enjeux du présent, nous sommes pris d’une certaine exaltation au moment de nous y lancer dans des conditions de course – lors de la cyclo de l’Étape du Tour – enivrés du parfum de juillet qui sublime chacun de nos coups de pédale, la tête peuplée des images de télévision. Le tracé s’avère somptueux entre le vert des mélèzes, le turquoise du lac de Serre Ponçon et le gris lunaire de l’Izoard. Il permet surtout de se mettre dans la peau d’un coureur du Tour, de se rendre compte des difficultés qu’ils affronteront. Le tout sur une route fermée et privatisée sur 180 km (!).

De l’adrénaline dès le départ

 

Dimanche 16 juillet, 6 h 55, 15 degrés, soleil radieux. Les conditions sont i-dé-ales ! Près de 15 000 cyclistes de 70 nationalités différentes (dont beaucoup d’Anglais) se ruent sur le départ de l’Étape du tour, à la sortie de Briançon. On se croirait sur le quai d’embarquement d’un paquebot gigantesque, où la pagaille monstre se mêle à l’excitation du voyage. Un tel boxon aurait pu laisser craindre du retard, mais c’est avec une précision d’horloger jurassien (faisons l’apologie du made in France) que le peloton s’élance à 7 h pétante dans le cliquetis des pédales automatiques. Le profil descendant des premiers kilomètres fait immédiatement prendre de la vitesse. Si aller seul à 70 km/h sur route fermée est grisant, atteindre cette allure avec des cyclistes à 360 degrés autour de vous s’avère (très) stressant.

Crédit ASO/@WORLD/A. Vialatte

La récitation de prières succède au chapelet de jurons pour éviter une queue de poisson, se rééquilibrer alors qu’on vous heurte de côté, anticiper un terre plein qui se dévoile au dernier moment, etc. Je manque dès les 500 premiers mètres de tomber, pousser par le cintre d’un concurrent. Sueurs froides. Peu habitué à l’exercice de rouler en peloton, je m’accroche, apeuré, à sa poupe. Au moins, les jambes ne sont pas trop sollicitées. La vitesse de croisière de 40 km/h est assurée à l’avant par des bouffeurs de vent. Le peloton se fait et se défait au gré des petites côtes, des descentes et des traversées de village. À peine le temps de caresser du regard les eaux turquoises du lac de Serre-Ponçon que l’on file vers déjà vers Barcelonette. Les 120 bornes qui précèdent la première difficulté de l’étape sont avalées en 3 heures à peine, sans réelle fatigue, si ce n’est nerveuse. Cette liaison de Briançon au pied du col de Vars, relativement plate, est une donc formalité, à condition d’éviter les pièges de la route que cachent le peloton.

9,3 km - 7,5%

Col de Vars

C’est au pied du col de Vars, à Saint Paul sur Ubaye, que la masse des coureurs se disloque. On découvre alors que les sosies de Froome n’ont pas le même pédalage que l’original, mais on n’a guère le temps d’en rire car notre visage est vite gagné par les rictus de l’effort. Étant mal placé à l’abord du col, je remonte régulièrement une file de forçats de la route d’un jour pour atteindre un groupe de mon niveau. Assez court (9,3 km à 7,5 %), le col de Vars n’est pas redoutable, même s’il culmine à 2109 m et offre un paysage de haute montagne grandiose.

14,1 km - 7,3%

Col de l'Izoard

En haut du col, un choix cornélien s’impose : faire le plein d’eau ou laisser filer mon wagon ? La peur de la soif me décide à prendre la première option. S’en suit une descente à tombeau ouvert vers Guillestre. De nombreux badauds encouragent, belle ambiance, ça va être quelque chose quand les pros passeront ! Une chasse de quelques kilomètres s’en suit dans l’enfilade de tunnels des gorges du Guil pour recoller au groupe et entamer l’épilogue de l’étape, le lunaire Izoard. La chaleur s’est installée et 165 kilomètres ont usé les organismes.

Après avoir passé Arvieux, la pente se cabre sérieusement et un drame se prépare. Je n’arrive plus à appuyer sur les pédales et mes paupières s’alourdissent étrangement. L’épée de Damocles qui chatouille l’échine de tout cycliste est tombée sur moi : la fringale. Terrible, implacable. Il me faut du sucre. Un coureur est à côté de moi, il me passe une barre. Pas assez. J’interpelle un gamin assis à l’ombre des mélèzes qui trouve une pomme pote dans son sac, me l’ouvre et me court après pour me la passer, trop gentil ce petit ! Mais un lacet plus haut, ça n’est toujours pas assez. Je suis obligé de m’arrêter à un camping-car où deux grands-mères prennent pitié et me ravitaillent en abricots frais et en carrés de sucre blanc. Les coureurs me dépassent par grappes, grande frustration ! Un soupçon d’énergie me revient et, enfin, je repars pour finir cette satanée Étape du Tour.

Qu’est-ce qu’un km dans une vie ?

 

Le final dans la Casse déserte est évidemment grandiose. Les photos noir et blanc de la légende du Tour qui défilent dans la tête n’auraient pas besoin d’être recolorisées. Sauf peut être pour pour ce bleu profond du ciel qu’on trouve uniquement en altitude. Plus qu’un kilomètre. « Qu’est-ce qu’un kilomètre dans une vie ? » nous demande un panneau. Peu et beaucoup à la fois !  La délivrance est à 2360 mètres. Le sommet du col de l’Izoard marque la fin des doutes et le début des souvenirs. L’Étape du Tour en laissera beaucoup à ses participants. Espérons que la « vraie étape », celle d’aujourd’hui, marque la mémoire collective des amoureux du Tour, que Bardet tente l’impossible. Mais de ces souvenirs là, la Grande Boucle est avare…

MISE À JOUR. En terminant la course en 5h49 à 32 km/h de moyenne, je parviens à me classer dans le top 100 sur près de 12 000 cyclistes. Sans fringale, il y avait de la place pour faire bien mieux. Quant au jeu de la comparaison avec les pros, il y a de quoi rester très modeste. Warren Barguil me met près d’une heure dans la vue. Même le dernier de l’étape (Christophe Laporte de Cofidis) me devance d’une demi-heure, soit peu ou prou le temps du vainqueur de l’Étape du Tour. Ça laisse rêveur !

Un mythe

« Autrefois, la route du col de l’Izoard n’était qu’une bande de graviers dégrossis. Un pédalage trop brusque est immédiatement sanctionné par le patinage la roue arrière. Ne parlons pas du rendement, misérable. Auparavant, la machine soumettait le coureur, à des braquets imposés et imposants, à des années lumière des 11 voire 12 vitesses actuelles qui permettent de mouliner à sa propre cadence. Ici, on voit lutter Gino Bartali, solitaire face à la montagne lors de la 14e étape du Tour 1938 qu’il remportera. Il fera le même numéro 10 ans plus tard. Ce Tour d’avant-guerre respire le cyclisme à l’ancienne, mythique, où les chevauchées solitaires récompensaient les audacieux et les fous. Imaginez ici la poussière qui devait s’insinuer partout sur la machine et son moteur humain, la peau recouverte d’une pellicule grisâtre qui ont fait passer ces athlètes hors normes pour des gueules noires tout droit sorties du ventre de la terre alors qu’ils tutoyaient les cieux.

moderne

L’Izoard reste encore le théâtre de ce genre d’exploit, lorsque Andy Schleck y plaça son attaque en 2011 pour reconquérir un éphémère maillot doré en haut du Galibier. Preuve qu’il exerce toujours une attraction sur l’imaginaire des cyclistes. Le clou du spectacle se situe bien sûr à la Casse déserte, un paysage lunaire, fantasmagorique. Un lieu où un vélo paraît incongrue tant le minéral omniprésent rend un aspect hostile à cet environnement qui semble l’apanage des alpinistes. N’oublions pas qu’en hiver, la route est inaccessible, ensevelie sous des mètres de neige. Même au printemps, des avalanches de fontes s’échouent sur la route maintenant goudronnée. Et bien que le bitume ait recouvert les graviers, l’émerveillement demeure, lui, toujours en surface.

12000

Cyclistes

179

kilomètres

3700

Mètres de dénivelé