Pourquoi cette classique sans relief captive-t-elle autant ? Déluges, usure et loterie, voilà sûrement les trois pierres angulaires de ce monument.

Météo crasse

 

Pas 2013. Cette prière tourne en boucle dans la tête des coureurs et des directeurs sportifs et un chapelet ne suffirait pas à les compter. Cette année-là, l’hiver gris de Lombardie avait brusquement blanchi, mué en tempête de neige au Passo del Turchino malgré sa modeste altitude (532 mètres), obligeant les organisateurs à neutraliser la course pendant deux heures. « Tous ceux qui ont couru ce Milan San Remo l’ont gagné », affirma Cancellara, devancé par Ciolek, un coureur sans prestige. Il faut dire que le froid pénétrant et glacial avait eu raison d’une partie du peloton qui avait sorti les gants de ski et les vestes à l’aérodynamisme antique. On voyait les coureurs grimaçants, de petits paquets de neige humide sur le front, le casque, le nez, les lunettes. Un air de Liège Bastogne Liège 1980 où Hinault fendait les flocons et gagnait, au prix de la sensibilité de deux doigts. À ce moment le cyclisme ne pose plus la question de qui sera le plus rapide mais de qui sera le plus résistant.

L’édition de 1910 illustre à merveille cet adage. Elle fut sans nul doute la plus épique de toutes. Neige et désolation. Sur la soixantaine de coureurs partis de Milan, seulement… quatre rallièrent l’arrivée ! Ceux qui n’arrivèrent jamais, en perdition, s’étaient réfugiés dans les maisons, les trattorias, les bars, cafés ou bureaux de poste bordant le parcours. N’importe où, tant qu’il y avait un radiateur ou un poêle pour vaincre l’hypothermie. Au milieu de cette déroute, la victoire fut adjugée au Français Eugène Christophe – celui qui cassa et répara sa fourche sur le Tour 1913. Arrivant à San Remo comme on sort d’un cauchemar, hagard, il fut étonné lui-même d’arriver à bon port après 12 heures de selle (record de lenteur de l’épreuve), croyant s’être trompé de route dans le blizzard. La légende raconte qu’un mois de soin d’hôpital fut nécessaire pour le remettre sur pied.

Si ces images restent gravées, c’est qu’elles restent malgré tout exceptionnelles à ces latitudes. Un phénomène rare qui ne s’est répété que sept fois, en 1908, 1909, 1910, 1926, 1928, 1939 et 2013. 2018 serait-elle de celles-ci ? Non a priori. Le caprice du printemps italien sera moins violent cette année, à base de pluie. Il faudra malgré tout composer avec le danger d’une chaussée humide et glissante rendant les descentes extrêmement délicates, acrobatiques, dans la seconde partie de course. Pas d’inquiétude, la Primavera, toujours un pied en hiver, honorera sa réputation de course d’usure, quoiqu’il arrive.

La neige avait conduit à neutraliser une partie de la course en 2013. Ici Fabian Cancellara, 3e ce printemps là derrière Gerald Ciolek et Peter Sagan.

Usure

 

La pluie, donc. Elle trempera les coureurs jusqu’aux os dès le départ des faubourgs populeux de Milan. L’eau a aussi cette mauvaise manie d’atténuer le freinage sur les surfaces en carbone des roues, ce qui ajoutera de la tension à la nervosité ambiante du peloton, où chaque équipe cherche à défendre avec animosité sa place, surtout en cas de vent. L’usure des organismes se joue déjà là. Ce n’est qu’au passage du tunnel de Turchino, frontière climatique entre les terres noires lombardes et le littoral verdoyant, que devrait poindre une accalmie. Nouvelle opération publicitaire réussie pour les cités balnéaires à l’intention des bourgeois milanais plongés dans la grisaille, qui vantent depuis un siècle la douceur de vie de la côte ligurienne. Milan-San Remo fut créée dans ce but.

Comme d’habitude, la Classicissima sera loin d’être jouée au kilomètre 150. Les coureurs composeront à partir de là avec la tortuosité de l’asphalte qui surplombe la Méditerranée et les innombrables capi essaimés avant Cipressa et le Poggio, montées inoffensives, quoiqu’infusant une fatigue insidieuse. Comme souvent, la victoire se construira dans les goulets de ces reliefs peu abrupts mais particulièrement techniques à la descente. Routes maudites où un coup de frein de plus ou de moins peut faire la différence. Si la pluie n’est pas prévue à ce stade du parcours, le bitume pourrait encore être détrempé de la météo humide annoncée toute la semaine. Un autre facteur à prendre en compte sera le vent iodé qu’on annonce important en provenance de la mer. De quoi limiter les sorties du peloton. Les audacieux n’auront que le Poggio pour se détacher. Or, passer en tête la fameuse cabine téléphonique qui en symbolise le sommet ne garantit rien. Encore faut-il gérer la descente finale à tombeau ouvert et garder la lucidité pour un éventuel sprint sur la Via Roma, à un stade où le kilométrage écrabouille les jambes et abrutit le cerveau.

Loterie ?

 

L’incertitude de cette arrivée fait de Milan San Remo un monument à part parmi les cinq que compte la mythologie du cyclisme. Du haut de ses 298 kilomètres, il est certes le plus imposant mais dépourvu des aspérités qui font la singularité des autres. Pas de pavés, pas d’ascensions très sélectives. La classique des classiques a sa propre logique, à la croisée des mondes des sprinteurs et des puncheurs. C’est sont apparente facilité qui permet de ne pas écarter complètement une catégorie de coureur. « Ca parait facile quand on regarde la carte, sourit Fabian Cancellara, vainqueur de l’édition de 2008. Montée, descente, montée, descente, arrivée. » Et pourtant… « La course est très usante, analyse Bryan Coquard (absent cet année, son équipe n’étant pas invitée). Elle est également hyper tactique parce que, pour viser dans le mille, on a une cartouche, deux grand maximum. Il faut savoir se retenir, attendre le moment opportun et cela s’apprend. Une tactique usante physiquement mais aussi mentalement, ce qui est tout aussi difficile. » Tout cela réunit fait autant de Milan San Remo un rouleau compresseur qu’une roulette russe, où les numéros des favoris ne sont pas souvent tirés. Après son coup d’éclat en 2008, Fabian Cancellara n’a ainsi jamais réussi à réitérer son exploit, abonné aux places d’honneur. Le cas de Philippe Gilbert est plus symptomatique. Il n’est jamais parvenu à trouver la solution après une douzaine de participation, lui qui cherche à accrocher les cinq monuments à son palmarès (il lui manque Milan San Remo et Paris Roubaix). D’autres se sont résignés, comme son compatriote Tom Boonen, aujourd’hui retraité : « Si je la gagne un jour, j’en serais très heureux mais je ne la sens pas et la trouve trop dangereuse, bien plus qu’un Paris Roubaix. Sur les pavés, le coureur reste maître de ses actes, alors que dans Milan San Remo, je me sens en permanence à la merci des autres… », disait-il en 2009.

Cette année, c’est au tour de Peter Sagan d’être désigné favori. Milan San Remo est un des ses objectifs majeurs. La météo annoncée, loin de le pénaliser, pourrait lui permettre de faire la différence grâce à son agilité sur le vélo. C’est davantage son statut de favori qui l’handicapera. Les autres équipes auront la bride ferme. Il aura aussi fort à faire avec Kwiatkowski vainqueur à Tirreno Adriatico, Philippe Gilbert, Julian Alaphilippe… Outre les puncheurs, les rouleurs et les sprinteurs peuvent aussi tirer leur carte du jeu, un casse tête pour les bookmakers. Une forme de loterie ? Eddy Merckx, septuple vainqueur de la classique italienne, a sa réponse : « Non et non, Milan San Remo n’est pas une loterie ! Si c’était le cas, il faudrait que je joue plus souvent au loto. » Il devrait…

Écrit pour la Bourse L’Équipe – Jacques Goddet 2018