Ce 24 juin, Jim Walmsley a terrassé la Western States Endurance Run, éteint François D’Haene et fracassé le record de l’épreuve. Un exploit magistral qui en appelle d’autres, pour la nouvelle star incontestée de l’ultra trail.

Cette Western 2018 nous faisait fantasmer depuis des mois, avec la promesse d’un affrontement onirique entre le méthodique François D’Haene et le fantasque Jim Walmsley. Le meilleur ultra-traileur au monde contre le meilleur espoir. Mais le duel de cowboys a tourné court. La faute à un Walmsley de gala qui a dégainé dès les premiers miles de la course. L’artificier de Flagstaff, fidèle à son caractère offensif, a dynamité le peloton peu après le coup de fusil du départ. François D’Haene préférait quant à lui gérer son retard, pensant sans doute que le bouquet final de ce feu d’artifice pouvait avoir lieu bien avant l’arrivée à Auburn. Le vigneron respirait ainsi la prudence, affichant un visage radieux à chacune des stations d’aides traversées, semblant tenir en bride le poulain surexcité de l’écurie Hoka d’un écart inférieur au quart d’heure. Jim, de son côté, avait les yeux rivés devant lui, faisant totalement abstraction des concurrents à ses trousses. Une image à rebours de celle de grand adolescent étourdi qu’il trimballe depuis ses déroutes mémorables sur ses précédents ultras. Walmsley n’avait rien laissé au hasard cette fois-ci, basant sa stratégie sur des temps de passages précis pour le mener à bon port en 14h53 très exactement, avait-il confié la veille. Une prévision supérieure au record en 14h46 de Timothy Olson, datant de 2012 qu’il ambitionne ouvertement d’effacer. Preuve que Walmsley instille un peu de sagesse dans son esprit fougueux. Un peu seulement.

Dans les premières rampes, Jim Walmsley ne s’emballe pas et laisse François D’Haene ouvrir la marche. © Salomon

Car Jim Walmsley le sait, il a ce satané record dans les jambes. Une idée fixe depuis sa première participation en 2016 quand, venu de nulle part, il survola les 78 premiers miles à la surprise générale, ou presque. Bien qu’absent des radars sur 100 miles et sans sponsor majeur, le grand échalas avait déjà fait parler de lui sur la côte Ouest des États-Unis, remportant le JFK 50 Mile et signant les records de la Bandera 100k et du Lake Sonoma 50 Mile. Walmsley aborda la Western comme ces trails très rapides, faisant fi de la retenue nécessaire sur ultra. Son avance sur la marque de Timothy Olson culmina à plus de 45 minutes ! Puis l’étourdi s’égara, quelque part entre Rucky Chucky (mile 78) et Green Gate (mile 79.8). Fin de la partie. Auréolé de cette défaite magnifique, Walmsley fut néanmoins repéré et enrôlé chez Hoka, bénéficiant d’un contrat qui lui ouvrait grand les portes du professionnalisme. Délivré des contraintes que lui imposait son boulot dans un magasin de cycle de Flagstaff, Jim pouvait donc s’adonner à un entraînement total. Délirant, même, avec son groupe des Coconino Cowboys, une bande d’amis drogués à l’ultra-running, sans coach ni sponsor officiel, si ce n’est une pizzeria qui leur offre le couvert tous les dimanches. Ce collectif n’en est pas moins de très haut niveau, comptant dans ses rangs Tim Freriks, vainqueur de la Transvulcania 2017 et ancien camarade de lycée de Walmsley. Stimulé par cette émulation constante, le poulain de l’écurie Hoka a continué à progresser, si bien que la pancarte de futur recordman et ultime favori à la Western States 2017 lui fut solidement attachée dans le dos. Un statut qu’il allait honorer pendant 52 miles, devançant ses temps de passage déjà insolents de 2016, malgré un parcours davantage encombré par la neige sur les hauteurs. Évitant le piège de l’erreur d’orientation, Jim tomba dans celui, plus vicieux, du problème d’estomac… On vous épargne les détails. Game over de nouveau, 26 miles plus tard. Un soucis de digestion qui plombera son UTMB et l’obligera à abandonner la Diagonale des fous la même année.

Piste ultra roulante, le terrain parfait pour que Jim déploie sa foulée aérienne de grand échalas avec allégresse (vitesse estimée sur la photo : 18 km/h). © Hoka

Que nous a réservé Jim Walmsley pour sa troisième participation à la Western States Endurance Run 100 ? Avant la course, sa forme étincelante ne faisait aucun doute. Un rapide coup d’oeil à son profil Strava, très fourni, suffisait à confirmer ces impressions. On pouvait d’ailleurs y voir un savoureux 10 km en 31 minutes, seulement quelques jours avant l’échéance de la Western, signe que les conditions pour un fantastique feu de joie étaient réunies. À moins que le pyromane de Flagstaff ne s’y brûle. Pas de quoi impressionner François D’Haene, lui aussi en excellente condition malgré une récente gêne à un genou héritée de sa tournée asiatique, en avril. “Courir vite sur 10 km ne ne veut pas dire grand chose dans l’optique d’un 160” assurait-il en conférence de presse, insistant que la capacité à éviter les pièges tendus par la course est un avantage plus déterminant.

La découverte de la constance

 

Pour les éviter, Jim Walmsley a indéniablement revu sa copie. En analysant ses temps de passages, on le soupçonne d’avoir tiré le frein à main. À l’aid station de Devil’s Thumb, au 48e mile, le Jim de 2018 est 12 minutes plus lent que celui de 2017, 9 minutes derrière celui de 2016. Son début de course fut certes moins explosif mais assez rapide pour distancer D’Haene. Si le Français a pu contenir cet écart sous le quart d’heure durant la moitié de la course, loin d’être rédhibitoire, on constate un décrochage à partir du 53e mile, à Eldorado Creek. À partir de ce point, Walmsley prend de plus en plus d’avance, là où la partie montagneuse du parcours cède à une section plus roulante, plus handicapante pour le dernier vainqueur de l’UTMB. C’est un tournant de la course car D’Haene s’affaisse quand Walmsley poursuit son effort.

Walmsley prend rapidement les commandes en prenant garde de ne pas trop s’enflammer.
À partir de ce moment, Walmsley passe à la vitesse supérieure. François d’Haene, qui pouvait encore espérer revenir, ne fera que perdre du temps à partir de ce moment.
Walmsley ne s’effondre pas et améliore le record de l’épreuve de plus d’un quart d’heure.

Évolution des temps de passage de François D’Haene (en bleu) et l’ex-record de Tim Olson (en rouge) par rapport à Jim Walmsley (abscisse). Plus les courbes s’écartent de l’abscisse, plus Jim Walmsley les devance en sifflotant. © Thomas Pueyo

Une constance inédite pour l’Américain à la foulée planante, sûrement due à sa meilleure gestion des ravitaillements. Selon nos confrères de IRunFar, le jeune prodige a pris beaucoup de temps aux aid stations pour s’alimenter, changer ses chaussures ou se refroidir sous des avalanches de glaçons pour lutter contre une chaleur torride, dépassant les 40 degrés celsius. Une manière de procéder « à l’européenne » à l’opposée de la culture des ultra-traileurs américains qui préfèrent filer. Le live annonçait parfois des pauses de 3 à 5 minutes pour Walmsley quand François D’Haene, connu pour l’efficacité de ses arrêts au stand, ne prenait pas plus d’une minute. Ce surcroît de prudence a sans doute permis au leader des Coconino Cowboys d’éviter les gros coup de moins bien qu’il connaissait jusqu’alors sur ultra pour remporter son premier ultra de 100 miles, à domicile, sous le soleil rasant d’une fin de journée californienne torride. Son premier titre majeur aussi. Celui qu’il convoitait depuis ses début en trail, érigeant la Western en raison de vivre après avoir connu une longue dépression successive à son renvoi de l’US Air Force. Ex-officier chargé du lancement des missiles nucléaires dans le Montana, Walmsley avait été suspendu avec une centaines d’autres gradés pour avoir triché à un examen de routine de leurs compétences. « La Western me fait me lever tous les matins. Cette course fait partie de moi, je pense. Si je fais une bonne Western, on peut déjà dire que l’année sera réussie, » confiait-il à Outside. Deux ans que le coureur poursuivait la victoire sur la Western, entêté comme le furent les chercheurs d’or de l’ouest américain qui se ruèrent sur les mêmes chemins écrasés de chaleur, il y a un siècle et demi. Deux ans que ses ambitions se consumaient sous le soleil brûlant de Californie. L’Américain originaire de Phoenix a su néanmoins renaître des cendres qui s’accumulaient après ses revers, les époussetant pour accéder à son rêve de sacre sur la plus prestigieuse course des États-Unis. En bouclant les 100.2 miles en 14h30, il s’offre aussi le record, 16 minutes de mieux qu’Olson. Il relègue surtout son illustre dauphin François D’Haene à 1h24 au classement, un gouffre. Voici un tour de force qui confirme enfin le potentiel immense de l’Américain sur ultra. Toute la question est de savoir s’il pourra le transposer à l’UTMB où il est attendu de pied ferme, en août prochain.

À l’origine du trail, quand l’homme se mesurait au cheval

Bien loin de la foule des milliers de coureurs en transe qui s’agglutinent sur les trails européens, la Western offre une ambiance plus intimiste, avec moins de 400 valeureux coureurs triés sur le volet ou tirés au sort. Elle n’en est pas moins un monument du trail, un mythe qui a fondé la discipline et attire chaque année d’innombrables spectateurs. C’est le trail le plus prestigieux aux US. La Western fut auparavant une course d’endurance équestre de 100 miles, la Tevis Cup (en arrière plan le passage du Cougar Rock, 1991), jusqu’à ce qu’un participant décide de concourir à pied en 1974 au milieux des palefrois, son cheval s’étant blessé l’édition précédente. Gordy Ainsleigh, puisque c’est de lui dont il s’agit, remporta son pari de boucler le parcours en moins de 24 heures. Un exploit à l’époque, qui donna naissance à l’ultra que l’on connaît aujourd’hui. Son tracé atypique est descendant, serpentant les replis calcinés de la Sierra Nevada pour relier la station olympique de Squaw Valley (JO de 1960) au stade universitaire d’Auburn. Les chemins très roulants de l’Ouest américain permettent de courir en permanence. Pour preuve de leur rapidité : le record de Jim Walmsley, en 14h30, soit une allure de près de 11 km/h. Quand même. Peu technique, la Western offre malgré tout une première partie délicate recouverte de neige, au-dessus de 2000 mètres. Son final est, lui, ponctué de multiples traversées de rivières à gué, loin d’être anodines. Walmsley s’était d’ailleurs fait emporter par le courant en 2016 sur l’une d’elle. La faune sauvage représente un autre type de danger et il n’est pas rare de tomber nez à nez avec une ourse et ses oursons comme Jim cette année, encore et toujours, qui dû se cacher pour les laisser passer. Sacré Jim.

Un ennemi : la chaleur

La difficulté se retrouve dans la gestion de la chaleur infernale de la région, une véritable étuve. Pour s’y préparer François d’Haene a cherché à s’acclimater à grand renfort de séances de sauna. Le recordman du GR20 est aussi retourné sur le sentier corse en compagnie de Guillaume Peretti pour espérer y trouver des températures élevées. Sur la course, les casquettes et les bobs bénéficient de poches à glace, remplies à ras bord aux ravitaillements pour abaisser la température corporelle. Une autre technique consiste à avoir une gourde supplémentaire pour s’asperger régulièrement d’eau. Car boire ne suffit pas, d’autant que l’organisme peut difficilement absorber plus de 700 ml de liquide par heure. Les vêtements, quant à eux, sont aérés au maximum, découpés, rapiécés. Cela donne à cette course une allure complètement décalée, un folklore hors de tout ce qui se fait habituellement en trail.